L’amour et la sexualité vécus dans le respect des lois naturelles

Le Jardin des Délices nous apporte les clés d’un problème qui n’a depuis des lustres jamais trouvé de solution satisfaisante, malgré tous les efforts des penseurs, philosophes, théologiens, poêtes, ni même des psychologues, psychiatres, psychanalystes, sexologues et autres spécialistes des temps modernes.

Bosch nous livre sous forme codée les règles qu’il faut suivre pour rendre à l’amour et à la sexualité leur fonction la plus importante. Cette fonction n’est pas celle de la procréation, comme on a trop facilement tendance à le penser, mais une fonction d’ordre spirituel.

On dit classiquement que Dieu est Amour. Pour Bosch, c’est l’Amour qui ouvre la voie vers la divinité – un Amour avec grand A mais qui n’exclut pas pour autant la dimension physique. Il se vit dans le respect de l’unité corps-esprit. Il a besoin, pour s’exprimer et atteindre son but, de se libérer des contraintes arbitraires de la morale ambiante. Mais cela ne signifie pas qu’il n’ait à obéir à aucune règle. Le panneau central du Jardin des Délices nous livre un inventaire détaillé de ces règles, qui ne sont en fait que les lois originelles de l’amour. Il nous détaille du même coup l’éventail des comportements sexuels naturels.

Ce que Bosch ne nous dit pas, c’est la manière dont on peut tirer parti de ces règles, comment on peut les appliquer dans la vie quotidienne et dans un monde qui n’en a que faire. On se heurte à plusieurs difficultés :

  • la représentation classique des choses de l’amour
  • le regard des autres
  • les sentiments de culpabilité
  • les structures psychiques induites par l’éducation

Ce n’est pas en quelques heures de lecture qu’on peut se libérer des stéréotypes en tous genres qui nous enferment dans certains comportements amoureux. Il est pourtant indispensable de retrouver la liberté intérieure qui permettra aux émotions subtiles de prendre corps.

Lorsque nous ressentons une pulsion amoureuse ou sexuelle, nous sommes aussitôt envahi par toutes sortes de représentations que notre passé, notre éducation, nos expériences sexuelles ou simplement le discours dominant ont associé à l’amour. L’Éros sacré étant perdu depuis des siècles, rien dans ce qui consacré par la société n’est là pour le préserver. Bien au contraire, la quasi totalité des contenus qui nous habitent ne correspondent pas à ses règles et en garantissent l’échec.

La condition numéro un de son bon fonctionnement consiste donc en un profond travail sur soi, de manière à s’affranchir des conditionnements que nous devons à la culture, pour les remplacer par une représentation du phénomène amoureux plus proche des lois naturelles. L’œuvre de Bosch est l’un des rares fleurons de notre culture qui apporte une aide précieuse à cet égard, d’une part parce qu’elle retrace très en détail toutes les caractéristiques de l’Éros sacré, et surtout parce qu’elle le fait sans passer par les mots, à travers des images codées qui ne prennent leur signification qu’au moment ou le spectateur est capable de les déchiffrer.

L’idéal serait de pouvoir faire ce travail de réajustement sans passer par aucun discours ni par aucune interprétation comme celle qui est ici proposée. Malheureusement, nous sommes pour la plupart si éloignés des valeurs originelles qu’il ne nous est souvent plus possible de franchir les barrières intellectuelles qui empêchent un tel déchiffrage en douceur. Preuve en est que les plus grands esprits parmi les spécialistes de l’art y ont totalement échoué. Même Fraenger, qui a été mis sur la piste par la découverte des minutes du procès de l’Inquisition intenté à certains membres du Libre Esprit, minutes qui faisaient largement état des caractéristiques de l’Éros sacré, s’est fourvoyé sur de nombreux points, victime des représentations dominantes sur l’amour et la sexualité.

Il est donc profitable, dans la pratique, de travailler sur la base des œuvres de Bosch avec à l’appui une interprétation adéquate, tout en évitant de tomber dans une volonté de progresser ou une application littérale. Mieux vaut laisser agir en profondeur ce que l’on peut capter de cet enseignement, et rester dans un état de recherche et d’autointerrogation.

C’est une caractéristique du psychisme humain que d’être très sensible aux comportements sexuels des autres. Nous réagissons immédiatement au moindre signe d’un rapprochement sexuel. Nous sommes également très sensibles aux jugements que les autres portent sur notre propre comportement sexuel. Cette double sensibilité n’existe pas par hasard, elle n’a au départ rien de commun avec une curiosité malsaine ou un amour-propre excessif. Elle s’explique immédiatement lorsqu’on connaît le but de l’Éros sacré : elle a pour fonction de garantir l’aboutissement spirituel du processus amoureux en dénonçant les erreurs qui peuvent se présenter.

L’intensité des pulsions sous-tendant ce chaperonnage instinctif est à l’aune de son importance existentielle. Le développement de la perception extrasensorielle conditionne l’accomplissement spirituel de l’existence, et rien n’est plus important que cela. Il n’est donc pas étonnant que des pulsions très intenses soient mises en jeu non seulement à l’intérieur de la relation amoureuse, mais également dans l’entourage, visant à dénoncer les erreurs commises vis-à-vis des règles de l’Éros sacré.

Le processus est malheureusement faussé au départ. Le regard des autres n’est le plus souvent pas déterminé par la réalité du comportement visé, mais par les représentations qu’ils projettent sur les éléments qu’ils peuvent en capter. Dans ce domaine où la discrétion est de mise, ces éléments ne suffisent généralement pas pour identifier complètement un comportement. Tous les aspects inaccessibles de l’extérieur sont alors comblés par l’imagination à partir des angoisses circulantes ou des souvenirs personnels. Si les facultés extrasensorielles étaient disponibles, elles pourraient éviter les dérapages. En leur absence, l’imagination a libre cours et justifie toutes sortes d’exactions (par exemple la haine des relations extraconjugales ou de l’homosexualité, les condamnations judiciaires).

L’Éros sacré que décrit le Jardin des Délices est inévitablement mal compris dans une société qui en a perdu les clés depuis des millénaires. Ceux qui tentent de le vivre se voient aussitôt prêter des désirs, des intentions, des perversions sans rapport avec la réalité. Les regards, les allusions, les silences exercent une pression qui détruit la sérénité indispensable. La réaction immédiate contre une accusation ou une injustice est en effet l’auto-justification ou l’auto-affirmation, ou le rejet des tiers, dispositions qui ont vite fait de détruire la subtilité des relations.

Comment résoudre le problème ? D’abord en essayant de comprendre les mécanismes psychologiques qui sous-tendent cette pression morale. Lorsqu’on connaît les raisons qui poussent les autres à agir ou à juger, on est beaucoup moins touché par ce qu’ils peuvent dire ou penser. Il faut développer une quiétude à toute épreuve. Cela exige de ne pas craindre les jugements des autres, de ne pas leur en vouloir, mais en quelque sorte de leur pardonner leur méprise, tout en restant tout de même ouvert aux critiques, car elles ont le plus souvent au moins une petite part de vérité.

À titre préventif mieux vaut faire preuve d’une extrême discrétion. Dire à un tiers : « je vis quelque chose que tu ne pourrais pas comprendre », ou « je n’ai jamais rien vécu d’aussi beau », ou encore « j’ai décidé de me libérer de la fausse morale » serait contre-productif. Cela ne ferait qu’activer les pulsions de chaperonnage, exacerber les manifestations de l’ego et aggraver la situation. Essayer d’expliquer un comportement qui n’entre pas dans les cases de la morale dominante est voué à l’échec, cela ne ferait qu’aggraver la mentalisation de part et d’autre, au détriment notamment des comportements que l’on voudrait dédouaner.

Outre les pressions provenant de l’extérieur, il faut également s’attendre à tout un faisceau de pressions issues de l’intérieur. L’éducation et le discours social (ce que Gurdjieff appelle la « morale rampante ») imprègnent notre inconscient depuis la petite enfance. Le Surmoi, dans le langage de Freud, et un condensat de souvenirs d’interdits, de transgressions et de sentiments de culpabilité. Il est impossible de s’en libérer du jour au lendemain. Cela aussi se ferait au prix de mentalisations et de défenses incompatibles avec la subtilité de l’Éros sacré.

Il n’y a pas d’autre solution qu’un lent travail de déconstruction, ou plutôt de désinvestissement du Surmoi. Il n’est pas possible de l’attaquer de face sans aggraver encore la situation intérieure. On peut en revanche progressivement prendre conscience du fait que nos parents ou la société nous ont imprimé des croyances et des culpabilités contraires aux lois naturelles. Le fait que l’Éros sacré ne relève que de lois naturelles présentes dans notre génétique, peut être d’une grande aide. Cela permet en quelques sorte de dégonfler les culpabilités à la source, alors qu’en tentant de les réprimer, on crée des rigidités supplémentaires.

Un formule consiste à suivre une psychanalyse, à condition de trouver un analyste qui soit lui-même assez détaché des normes sociales. Freud préconisait une totale a-moralité, c’est-à-dire l’absence de toute contrainte morale en cours d’analyse. C’est extrêmement difficile dans la pratique, car les psychanalystes sont eux-même ignorants de l’Éros sacré, sauf de rares exceptions, et restent de ce fait influencés par la morale dominante.

La reconstruction la plus importante concerne les structures psychiques elles-mêmes. Les voies d’expression naturelles des pulsions amoureuses et sexuelles ressortent profondément altérées d’une éducation marquée par la morale dominante. La morale devrait être là pour les protéger et garantir chez chacun le développement naturel de l’Éros sacré. L’oubli séculaire de cette fonction essentielle a permis à la morale de se dévoyer au hasard de l’histoire et des préceptes religieux ou médicaux (ex : la peur de la masturbation).

Nous sommes dès lors dotés de structures psychiques contraires à notre nature profonde, ce qui est une source de tensions et de conflits internes ou relationnels permanents. On ne change malheureusement pas de structures psychiques comme on change de chemise. Cela nécessite une transformation en profondeur, qui n’est possible que moyennant une claire compréhension de la situation, et de nombreuses expériences vécues qui, si elles sont bien intégrées, pourront transformer peu à peu la manière de réagir.

Il faut faire table rase de toutes les représentations de normalité ou d’anormalité, afin de retrouver l’innocence indispensable pour vivre l’amour comme il demande à être vécu. Une fois que l’on accède aux facultés extrasensorielles, les choses deviennent plus faciles, car on bénéficie dès lors d’une guidance quotidienne, capable d’indiquer à temps les risques de dérapage d’une relation, tout comme le chemin qu’elle doit suivre et les réalisations physiques favorables. Une bonne solution de départ consiste à demander lors de chaque décision délicate, l’aide d’un sensitif doté de voyance ou expert dans le tirage et l’interprétation du Yi King.